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B-A-BA de topologie des variétés algébriques complexes

Le but de ce bloc est d’étudier les cycles induits par les sous-variétés algébriques des espaces projectifs complexes. On espère convaincre le lecteur que topologie et géométrie algébrique sont des sujets intimement reliés. Il est de toutes façons très clair qu’on a envie d’étudier les variétés algébriques du point de vue de l’Analysis Situs : contemplez par exemple la surface suivante.

Nous traiterons ici seulement le cas complexe, qui est paradoxalement plus simple. Commençons par illustrer ceci en démontrant par des méthodes topologiques le célèbre

Théorème de d’Alembert-Gauss

Un polynôme complexe en une variable de degré d>0 admet d racines complexes, comptées avec multiplicité.

Démonstration. On note P1(C)=C{} la sphère de Riemann : elle est construite en recollant deux copies de C le long de C via la transformation z1/z. Il s’agit d’une surface de Riemann compacte connexe, homéomorphe à la sphère. Un polynôme PC[z] non constant induit une fonction holomorphe non constante f de P1(C) dans elle-même. En effet, dans la coordonnée z est est définie par f(z)=P(z), et dans la coordonnée Z=1/z, on a f(Z)=1/P(1/Z) qui se prolonge bien en Z=0 en une fonction holomorphe du type f(Z)=Zdg(Z), où g est une fonction analytique de Z qui ne s’annule pas au point à l’infini Z=0. Il s’agit donc d’un revêtement ramifié (voir le bloc Revêtements ramifiés entre surfaces). La sphère de Riemann étant connexe, chacun de ses points admet donc le même nombre de pré-images par f, comptées avec multiplicité. On conclut en remarquant que la pré-image du point à l’infini est le point à l’infini, et que sa multiplicité est égale à d.

C.Q.F.D.

Comme dans la démonstration du théorème de d’Alembert-Gauss [1] , il est naturel de compactifier un espace affine Cn, en lui adjoignant un ensemble de points « à l’infini, » qui correspondent aux directions possibles dans Cn, c’est-à-dire à l’ensemble des droites de Cn passant par un point donné, disons l’origine. L’espace obtenu est appelé l’espace projectif complexe. Une telle compactification est très utile en géométrie algébrique, les ensembles algébriques se compactifiant bien dans l’espace projectif. Par exemple, on sait bien que les courbes algébriques dans Cn ont des branches à l’infini, qui sont asymptotes à une certaine direction, il suffit de rajouter ces directions pour compactifier la courbe.

Formellement, on définit l’espace projectif complexe de dimension n comme étant l’ensemble des droites de l’espace vectoriel Cn+1 passant par l’origine : on le note Pn(C). On peut donc le voir comme le quotient de Cn+10 par l’action de C par multiplication par un scalaire. Il hérite de cette façon d’une structure de variété complexe compacte, pour laquelle

CCn+10Pn(C)

est une fibration holomorphe. Si (x0,,xn) est un point de Cn+10, on note [x0::xn] sa projection dans Pn(C) ; ce sont les coordonnées homogènes.

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Étant donné un hyperplan HCnCn+1, l’ensemble des droites qui ne sont pas contenues dans H forment un ensemble qui s’identifie à Cn (naturellement à une transformation affine près de surcroît) : en effet, si l’on considère un espace affine HCn qui est parallèle à H mais ne passe pas par l’origine, e.g. H={0}×Cn et H={1}×Cn, alors toute droite vectorielle de Cn+1 non contenue dans H intersecte H en un unique point. Les droites qui sont contenues dans H forment un ensemble qui s’identifie naturellement à Pn1(C). On obtient donc la décomposition

Pn(C)=CnPn1(C),

formé d’un ouvert de carte affine Cn et d’un diviseur à l’ " infini" Pn1(C) correspondant bien à toutes les directions possibles de Cn.

Exercice

Utiliser cette décomposition pour montrer que le groupe fondamental de Pn(C) est trivial.

Proposition

L’homologie de Pn(C) est donnée par

Hi(Pn(C),Z)Z si i est pair et Hi(Pn(C),Z)=0 si i est impair .

Plus précisément, H2k(Pn(C),Z)=Z[P(W)], où WCn+1 est un sous-espace linéaire de dimension k+1.

Ce résultat est démontré dans le bloc Homologie des espaces projectifs, nous en redonnons une démonstration par soucis de complétude.

Démonstration. Prenons un hyperplan HCn+1, et considérons un point pPn(C) extérieur à P(H). On pose

U=Pn(C)P(H) et V=Pn(C)p.

Observons que U est une carte affine isomorphe à Cn, que V se rétracte par déformation sur P(H), et que UV se rétracte par déformation sur la sphère S2n1. La suite de Mayer-Vietoris

Hi(UV,Z)Hi(U,Z)Hi(V,Z)Hi(Pn(C),Z)Hi1(UV,Z)

et le fait que l’homologie de S2n+1 est

Hi(S2n+1,Z)=0 si i0,2n+1 et Hi(S2n+1,Z)Z sinon.

donnent le résultat.

C.Q.F.D.

Définition

Étant donnée une certaine famille de polynômes homogènes sur Cn+1, l’ensemble des droites de Cn+1 sur lesquelles tous ces polynômes s’annulent simultanément est appelée une sous-variété algébrique de Pn(C).

Ces variétés sont en particulier des sous-variétés analytiques complexes de Pn(C). Un théorème de Chow établit que ce n’est pas une situation plus générale : les sous-variétés analytiques complexes de Pn(C) sont nécessairement algébriques. Il sera néanmoins avantageux d’énoncer les résultats dans le cadre des sous-variétés complexes, même si a posteriori on sait que ce sont les mêmes objets.

Une sous-variété complexe lisse XPn(C) (a fortiori une sous-variété algébrique lisse) étant munie de l’orientation venant de sa structure complexe, elle définit un cycle [X]H2k(Pn(C),Z), où k est la dimension complexe de X : il s’agit de sa classe fondamentale, voir Orientation et classe fondamentale. Le calcul de l’homologie de Pn(C) montre que cette classe est un multiple du cycle induit par un sous-espace projectif de dimension k : il existe un entier d tel que [X]=d[P(W)], où W est un sous-espace linéaire de Cn+1 de dimension k+1. Cet entier est unique et s’appelle le degré de X.

En fait, on peut toujours définir la classe fondamentale de X, même dans le cas où elle est singulière. Cela nous amènerait trop loin de le faire dans ce bloc, nous nous contentons juste de commenter le cas des courbes algébriques planes. Dans ce cas, on sait qu’il n’existe qu’un nombre fini de singularités, et qu’au voisinage de toute singularité, la courbe algébrique peut être paramétrée holomorphiquement par un bouquet de disques attachés en un point (paramétrisation de Newton-Puiseux). Ainsi, une courbe algébrique plane, même singulière, peut être paramétrée par le quotient d’une surface de Riemann compacte par une relation dont toutes les classes sont des points, sauf un nombre fini qui sont finies, comme sur la figure ci-dessous. Un tel objet admet donc une classe fondamentale : l’image de la classe fondamentale de la surface de Riemann.

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Courbe algébrique complexe singulière

Le résultat de positivité suivant est absolument fondamental en géométrie algébrique complexe. Pour l’énoncer, rappelons que si N1 et N2 sont deux sous-variétés de dimensions complémentaires d’une variété N3, toutes orientées, et si N1 et N2 s’intersectent transversalement en un point p, alors l’indice d’intersection de N1 et N2 en p est 1 ou 1, suivant que les orientations induites par N1,N2 et N3 sur TpN3=TpN1TpN2 sont les mêmes, ou non.

Proposition

L’indice de deux sous-variétés complexes s’intersectant transversalement en un point est égal à 1.

Démonstration. Il suffit de le faire pour des sous-espaces linéaires complexes transverses, et c’est évident dans ce cas.

C.Q.F.D.

Corollaire

Le degré d’une sous-variété complexe lisse de Pn(C) de dimension k est égal au nombre de ses points d’intersection avec un sous-espace projectif transverse de dimension nk. En particulier, le cycle induit par une sous-variété complexe lisse est non nul.

Démonstration. La première assertion découle du lemme précédent et de la formule qui dit que le produit d’intersection en homologie des classes fondamentales de deux sous-variétés transverses est égale à la somme des indices aux points d’intersection). Pour montrer la deuxième assertion, il suffit de montrer qu’étant donnée une sous-variété complexe lisse X de Pn(C) de dimension k, il existe un sous espace projectif transverse à X de dimension nk. Or, introduisons la grassmannienne Gr(p,q) formée par l’ensemble des sous-espaces de dimension p dans un espace de dimension q, qui admet la structure d’une variété de dimension p(qp), comme le lecteur pourra le vérifier. Etant donné xX et une droite D dans l’espace tangent TxX, l’ensemble des sous-espaces projectifs de dimension k tangent à X en x dans la direction D s’identifie à la grassmannienne Gr(nk1,n1). Du coup, l’ensemble des sous-espaces projectifs de dimension nk qui admettent une tangence avec X peut être paramétré par un fibré en grassmanniennes Gr(nk1,n1) au dessus de la projectivisation P(TX) du fibré tangent à X : il s’agit d’une variété de dimension 2k1+(nk1)k=(nk+1)k1. La dimension de l’espace de tous les sous-espaces projectifs de dimension nk de Pn(C) est (nk+1)k, qui est strictement supérieure. Un sous-espace générique de dimension nk sera donc transverse à X.

C.Q.F.D.

Corollaire

Soient P un polynôme homogène de degré d sur Cn+1. L’hypersurface P=0, si elle est lisse, a pour degré d.

Démonstration. Cela résulte du corollaire précédent et du théorème de d’Alembert-Gauss.

C.Q.F.D.

Proposition

Soient X et Y deux sous-variétés complexes de Pn(C) qui sont transverses, i.e. TpX+TpY=TpPn(C) en tout pXY. Alors

d(XY)=d(X)d(Y).

Démonstration. Soient k et l les dimensions respectives de X et Y et m=k+ln la dimension de XY. On a [X]=d(X)[Pk] et Y=d(Y)[Pl]. Du coup, puisque pour la même raison de positivité, [XY]=[X][Y], on en déduit

[XY]=d(X)d(Y)[Pk][Pl]=d(X)d(Y)[Pm].

C.Q.F.D.

Corollaire (théorème de Bézout)

Deux sous-variétés complexes lisses X et Y transverses et de dimensions complémentaires s’intersectent en d(X)d(Y) points.

Démonstration. Cela repose sur la proposition précédente ainsi que sur le fait que P0(C) est un point.

C.Q.F.D.

Corollaire

Une sous-variété complexe lisse de Pn(C) de dimension complexe kn/2 est connexe.

Démonstration. Soit X une telle variété, et supposons par contradiction qu’elle admette deux composantes connexes X et X distinctes. Ces dernières définissent des cycles [X] et [X] de H2k(Pn(C),Z) qui sont tous les deux des multiples non nuls de [Pk(C)]. On doit donc avoir [X][X]0, ce qui contredit le fait que X et X sont disjoints. C.Q.F.D.

Nous concluons ce bloc par le calcul de la topologie des courbes algébriques lisses du plan projectif complexe. Nous savons qu’elles sont connexes, il nous suffit donc de calculer leur genre. Voir Classification des surfaces par la théorie de Morse.

Théorème

Le genre d’une courbe algébrique lisse du plan projectif complexe de degré d est donné par g=(d1)(d2)/2.

Démonstration. Les courbes algébriques de degré 1 sont les droites projectives complexes, qui sont de genre nul. La formule est bien satisfaite dans ce cas. Soit alors C une courbe algébrique lisse de degré d>1. La courbe C n’a qu’un nombre fini de droites d’inflexion. Prenons un point pP2(C) qui n’appartient pas à l’union de ces droites, une droite D qui ne contient pas p, et considérons la projection π:CD de centre p. Il s’agit d’un revêtement ramifié de degré d. La formule de Riemann-Hurwitz (voir Revêtements ramifiés entre surfaces) montre que la caractéristique d’Euler de C est donnée par

χ(C)=dχ(D)r=2dr

r est le nombre de points de ramification de π, comptés avec multiplicité. Puisque le point p est choisi en dehors des droites d’inflexion de la courbe C, tous ces points de ramification sont simples.

Prenons des coordonnées homogènes [x:y:z] de P2 de sorte que le point p soit le point [1:0:0], la droite D soit définie par x=0. La projection π est définie dans ces coordonnées par π([x:y:z])=[0:y:z].
Si P=0 est une équation homogène de C de degré d, les points de ramification de π sont alors donnés par les équations

P=0 et Px=0.

Comme ces points ne sont pas des points d’inflexion de C, la courbe définie par Px=0 est transverse à C et de degré d1. Le théorème de Bezout montre donc que π a exactement r=d(d1) points de ramification.

On en déduit χ(C)=d(3d), et donc le résultat car χ(C)=2g2.

C.Q.F.D.


[1Les français ont pris l’habitude d’associer la nom de d’Alembert à ce théorème, ce qui n’a pourtant pas grand sens. Même en donnant un sens très flou au mot « démonstration », attribuer cela à d’Alembert n’est qu’un signe de chauvinisme.